Kessel

Pourquoi il est important de réfléchir à notre relation aux soignants

Le rapport patient/médecin est peu interrogé. Pourtant, on y gagnerait, d'une part comme de l'autre, à réviser notre rôle dans un lien plus égalitaire pour mieux faire face à la maladie.

C'est sextra
3 min ⋅ 25/08/2023

Mardi 22 août, 15h20, centre d’imagerie médicale de R. Torse nu, face à la machine, je réponds aux questions sur mes antécédents médicaux avant la mammographie. La jeune femme est hésitante. Survient une femme plus âgée, qui, ni bonjour ni rien à mon adresse, prend sa collègue stagiaire en main : “Tu fais comme ci, tu fais comme ça, etc.” Elle pose ses mains sur mon dos, sur mes seins, toujours sans un mot pour moi - je pourrais aussi bien être un tas de pâte à modeler. A la stagiaire : “Tu insistes sur la patiente, il faut qu’elle soit bien en place.” Pose son pouce sur mon menton, me fait relever la tête d’un geste brusque. “Il vaut mieux qu’elle soit bien en place sinon il faudra recommencer.” OK, bitch, j’ai pas dû cocher l’option bienveillance et douceur…

La vulnérabilité durant la mammographie

Pour celles et ceux qui n’ont jamais eu à faire une mammographie, il s’agit d’un examen au cours duquel les seins sont comprimés (mais vraiment…) entre deux plaquettes de plexiglas pour être radiographiés dans le cadre du dépistage du cancer. Autrement dit, on y est dans une situation particulièrement vulnérable puisque…

  • on est à moitié nue ;

  • les seins peuvent faire partie de nos zones érogènes - plus intimes, donc, que s’il s’agissait de notre nez ;

  • on peut vous annoncer une très mauvaise nouvelle à l’issu de l’examen.

Pour la manipulatrice et sa stagiaire, je suis pourtant un de ces objets qui doit “fitter” dans la procédure. L’épisode est tellement violent que je songe à les planter là, à me casser, à demander à parler avec une personne responsable - mais je vois d’ici l’incompréhension et l’escalade de rage dans laquelle je risque de me retrouver.

L’examen achevé, on me demande de m’allonger sur une table d’examen, toujours torse nu, la porte s’ouvrant et se fermant sur une photocopieuse, une machine à café et, plus loin, la salle d’attente. J’attends. Vingt minutes. Quiconque passant par là peut me voir, les seins à l’air. Mais bon, oui, c’est comme ça. Le soin a ses impératifs, on va pas commencer à faire des chichis avec nos histoires de pudeur.

Une relation de pouvoir

Justement, là est le problème. Tout se passe comme si, en parallèle du soin considéré comme “sérieux”, il n’y avait pas de place pour l’empathie ou la bienveillance.

En France, le lien entre le soignant et le patient est une relation de pouvoir du premier exercé sur le second qui va de soi. On nous dit comment faire ; nous faisons (nous avons appris depuis petits à nous soumettre à ce pouvoir au motif qu’il est bon pour nous). Ainsi, on n’imagine pas un instant dire à un médecin gynécologue qu’on ne souhaite pas être auscultée (quand l’examen clinique ne devrait pas être systématique et n’a pas de caractère obligatoire). Ce n’est pas qu’une affaire de femme : qui ne s’est pas senti comme un petit enfant pris en faute devant un médecin au motif qu’on était trop gros, pas assez sportif, qu’on ne mangeait pas “correctement”, etc. ?

La longue liste des brutalités vécues par les patients

Ce sujet du rapport au soin, de la place qu’on y tient, j’y ai été sensibilisée par l’écrivain et médecin Martin Winckler avec qui j’ai eu l’occasion d’échanger longuement dans le cadre de la rédaction d’un ouvrage (je vous en reparlerai). Parmi ses prises de parole, Winckler dénonce ces médecins qui trahissent l’idéal qu’ils sont censés incarner, […] font du mal non seulement aux patients, mais aux soignants authentiques”, notamment parce qu’ils brutalisent leurs patients physiquement et psychologiquement en (liste non exhaustive) :
 se moquant de, ou répondant par le mépris à leurs requêtes ou à leurs plaintes ;
 leur posant des questions intrusives, indiscrètes ou déplacées ;
 les stigmatisant sur leurs habitudes ou leur état (les fumeurs, les personnes obèses, entre autres, font souvent les frais de ce type d’attitude) ;
 les culpabilisant pour « n’avoir pas consulté plus tôt », ou « avoir eu un comportement à risque » ou « n’avoir pas pris leurs médicaments » ou « n’avoir pas fait leur régime/leur radiographie/leur bilan sanguin » ;
 leur imposant un examen clinique humiliant ou douloureux sans égards et souvent sans nécessité ;
 refusant de répondre à des questions concernant le diagnostic, le pronostic, le traitement, le suivi, etc.”

Winckler dit aussi - et c’est important - que “les soignants authentiques” sont nombreux. [1]

Mais par-delà la posture de sachant souvent adoptée par les médecins en France (ce n’est pas le cas dans les pays anglo-saxons, explique Winckler), il est nécessaire de questionner notre position de patient. Car si nous avons une marge de manœuvre dans ce rapport, c’est bien en prenant possession, dans la mesure du possible, de notre condition.

Comment rétablir un rapport d’égalité ?

La réponse à cette question est simple - au moins sur le papier : on n’attend pas de bouillir ou de se sentir humilié ; on dit “ceci ne me convient pas”. Une amie me racontait qu’elle déteste quand son médecin traitant “se réfugie derrière son ordinateur” alors qu’elle lui déballe des éléments douloureux. Elle pourrait lui dire : “S’il vous plaît, je ne me sens pas à l’aise quand il y a cette machine entre nous. Pourrait-on prendre un moment sans ?”

Je vous l’accorde, c’est plus facile à dire qu’à faire. Il y a le poids de l’autorité de la blouse blanche, notre propre besoin de tout poser, de se livrer aux mains du “magicien” qui va nous sauver ; il y a les sentiments mélangés d’avoir mal fait, la peur de la maladie, de la mort.

Après avoir échangé avec Martin Winckler il y a quelques mois, j’ai réfléchis à ma propre position de patiente. Je serai probablement amenée à consulter de plus en plus de médecins en avançant en âge. Alors j’essaie de prendre ma part, de ne pas faire le mollusque face à l’autorité, de ne plus consulter les médecins qui officient en mode boss - de dire “ceci ne me convient pas”.

A force, on y arrive.

Face aux deux manipulatrices qui m’ont tordu les seins sans égard, j’ai d’ailleurs réussi à placer qu’un mot gentil assurait le bien-être et donc un meilleur rapport entre soignante et soignée - aka l’option bienveillance et douceur…

Pour finir, comme elle quittait la pièce, la stagiaire m’a envoyé un sourire qui ne semblait même pas forcé.

[1] Les citations sont extraites du site de Martin Winckler, qui non content d’écrire d’excellentes fictions, transmet sur les bonnes pratiques (pour les patients en général, les femmes en particulier).

Si vous avez apprécié cette newsletter, n’hésitez pas à la partager et/ou à réagir sur les réseaux.
Linkedin // Twitter // Instagram
Crédits photo
Header : Alexander Grey / Unsplash
Article : Daniele D'Andreti, National Cancer Institute, Victoria Strukovskaya / Unsplash
Photo de profil : Hélène Muffarotto // La photo d'ampoules est de Jenn/Unsplash

C'est sextra

Par Stéphanie Estournet

Journaliste (ex-”Libération”), formée en sexothérapie, je suis particulièrement sensible à l’exercice des rapports de domination. Voilà pourquoi j’écris sur les sexualités, la représentation des corps, le rapport au “care” et les nouvelles technologies.

Je suis convaincue qu’informer (sur la pornographie, la sexualité, les genres, l’usage des écrans et de l’IA, les rapports bien-traitants au travail et dans les soins, etc.) nous permet d’aborder plus sereinement le monde complexe dans lequel nous vivons.

Fun facts sur ma personne :

  • en parallèle de mes études de sémiologie et lettres modernes, j’ai écrit des épisodes de Un gars, une fille, des questions pour Qui veut gagner des millions?, de fausses lettres pornographiques pour des magazines spécialisés ;

  • j’évite de sortir sans un vêtement ou un accessoire brillant (le glitter, c’est la vie) ;

  • j’ai écrit la première - et unique à ce jour - porno-comédie audio, Plus sexe la vie ;

  • j’ai tenu la rubrique mensuelle “Tour X” dans Le Journal du hard (Canal+) ;

  • je cours régulièrement, mais pas très vite.

Les derniers articles publiés

A quoi ça ressemble, un festival de p°rn° ?

par Stéphanie Estournet   ⋅  09/05/2025 4 min

A Berlin, Vienne, Athènes ou Paris, des festivals mettent en avant la vitalité d'une production p°rn° alternative respectueuse et inclusive. Mais concrètement, que se passe-t-il dans ces festivals ? Qu'y et qui voit-on ? Sont-ce des endroits pour vous et moi ? J'ai posé mes questions à des organisateurices.

Et vous, achèteriez-vous un jouet pour adultes recyclé ? (Spoiler : vous devriez !)

par Stéphanie Estournet   ⋅  20/03/2025 4 min

Comme votre téléphone ou votre tablette, le truc qui vibre que vous planquez dans votre table de nuit mérite une deuxième vie. Ou à l'inverse, vous pourriez acquérir un modèle fou-fou moins cher parce que de seconde main. Les fondateurs de Rejouis, qui recyclent des toys, m'ont tout raconté de leur éthique et de leur business.

[Focus#2] Hystériques, faibles, "pµt3s" : focus sur trois préjugés sexistes dont les femmes sont victimes - au cas où il faudrait préciser

par Stéphanie Estournet   ⋅  07/03/2025 4 min

Podcast, presse, essai... A l'occasion de la journée des droits des femmes, je vous propose de décortiquer trois stigmates de genre parmi les plus résistants.

Comment la saint Valentin est devenue mon nouveau badass

par Stéphanie Estournet   ⋅  06/02/2025 5 min

Trop commerciale, trop sucrée, trop standard... La fête des amoureux n'était pas dans ma culture, jusqu'à ce que... Je vous raconte tout. Avec, en prime, des recommandations spéciales 14-Février. Et un lien promo qui va mettre votre Valentin.e en orbite.

"Let's talk about... $*X3" : pourquoi tant de censure ?

par Stéphanie Estournet   ⋅  18/01/2025 4 min

J'ai récemment quitté Instagram. En cause, la censure exercée par les réseaux sociaux sur les sujets de l'intime - particulièrement la sexualité, vous vous en doutez... Pourquoi ces thèmes sont-ils importants ? Pourquoi sont-ils rejetés par les plateformes ? Quel impact ? Éléments de réponses.

Et si on parlait de nos poils, de libido et de politique ?

par Stéphanie Estournet   ⋅  09/05/2024 3 min

"Sex Talk" est sorti le 4 avril : une discussion entre Olympe de Gê et moi-même sur ces sujets éminemment politiques que sont notre désir en tant que femme, notre corps en tant que sujet plutôt qu'objet, etc. A l'occasion de la promo de "Sex Talk", retour sur les réactions du public. Et sur l'évolution de nos propres interrogations.

[DeepfaXes 3/3] L'IA est-elle l'avenir du X ?

par Stéphanie Estournet   ⋅  13/01/2024 5 min

Pour ce dernier épisode de ma série sur intelligence artificielle et sexualités, j'ai discuté avec des pornographes de leur ressenti face au bouleversement technologique en cours et des possibles impacts sur leurs créations.

Faut-il avoir peur des deepfXkes ? (1/3)

par Stéphanie Estournet   ⋅  02/12/2023 3 min

Synonymes de menace numérique, les deepfakes porn s'invitent de plus en plus souvent dans les rubriques Société. Mais de quoi s'agit-il ? Pour mieux comprendre, je vous propose une série d'articles sur le sujet. Et une entrée en matière avec le propos d'Olivier Martinez, expert en intelligence artificielle.

[DeepfaXes 2/3] Le beurre, l'argent du beurre et le fessier de l'IA

par Stéphanie Estournet   ⋅  09/12/2023 3 min

Entre promesses de business juteux et bouleversements éthiques, l'intelligence artificielle générative d'images promet de nous donner du grain à moudre. Explications.

L’obsession du “zguègue” à la lumière d’une étude

par Stéphanie Estournet   ⋅  02/11/2023 3 min

Une récente étude nous renseigne sur le lien entre consommation de porno trash et pratiques non respectueuses. Et en cascade, sur les obsessions des plus jeunes.